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Entretien avec Brian Ruckley

Par Thys, le 31/12/2006 à 14:55

Brian RuckleyBrian Ruckley, jeune écrivain écossais, a publié cette année son premier roman, en Angleterre. Et voilà un auteur de plus à faire déjà parler de lui (et ce même au-delà des frontières), le plus souvent en bien !
Pour justement bien terminer l'année, nous avons décidé de faire original, avec la traduction d'une interview toute fraîche de Brian, afin d'accompagner la critique de son roman !
Merci une fois de plus à notre cher ami de l'autre côté de l'océan, Pat.

Interview avec Brian Ruckley

Pour ceux qui ne connaissent pas votre travail, sans trop en dire, pouvez-vous nous parler de Winterbirth ?

Il me semble qu'on peut le placer à l'extrême dur de la fantasy héroïque. Le scénario de base tourne autour d'un vieux conflit irrésolu (entre deux factions appelées La Route Noire et le Sang Véritable) qui remonte à la surface, et de la manière dont les personnages s'y trouvent impliqués. Le propos principal est vraiment la manière dont ces personnages survivent - ou non - alors que leur monde commence à s'effriter autour d'eux. Et au milieu de tout cela, il y a ce personnage en particulier qui se révèle être bien plus dangereux que ce que tout le monde pensait...

Que peut-on attendre des deux tomes suivants de la trilogie des Godless World ?

Eh bien, à peu près tous ceux qui sont impliqués se retrouvent avec des ennuis encore plus conséquents. Le second tome reprend approximativement là où s'arrête le premier. Il y a des développements assez surprenants qui se résolvent dans le troisième livre, de manière à ce qu'à la fin de la trilogie la plupart des personnages qui pensaient bien maîtriser les événements ont compris que ce n'était pas le cas. Nous voyons (et j'utilise le verbe voir au sens large ici) un peu plus l'une des autres races non-humaine, et il y a plein de combats, de morts, de victoires, de défaites, ce genre de choses. Et encore plus de neige. Et des crustacés. Il y a deux seaux de crustacés dans le second livre.

Où en êtes-vous de l'écriture des tomes 2 et 3 ?

Il y a eu du progrès : le tome 2 est presque achevé. Le tome 3 est encore sous forme de notes et commence à se former dans mon esprit.

Puisque Winterbirth est votre premier pas en fantasy, pouvez-vous nous parler du parcours qui a vu ce livre passer du manuscrit à la publication ?

Ca a été un processus long mais sans douleur. L'une des choses que je n'aimais pas lorsque je rêvais d'être un écrivain publié dans les années 90 était justement la longueur des délais. Je pense que du moment où j'ai eu ce que je pensais être un manuscrit final, complet, en passant par le fait de trouver un agent, puis un éditeur, et jusqu'à ce que le livre soit en rayons, il a du se passer quelque chose comme 4 ans. Quatre ans ! Je pense que j'ai eu pas mal de chance de trouver un agent rapidement parce que ça enlève déjà un peu de pression (ils se soucient de trouver un éditeur à votre place), et puis de trouver un éditeur qui avait des suggestions constructives par rapport au texte mais savait les présenter de manière générale en me laissant trouver la meilleure façon de les appliquer.

Quelle a été la réaction générale des lecteurs face à Winterbirth ?

Plutôt bonne. C'est intéressant de voir quelles personnes s'attardent sur certains éléments de l'histoire en particulier, certains sont intéressés par La Route Noire, d'autres par les Kyrinin, d'autres dans la construction des personnages, d'autres encore dans celle du monde. C'est assez évident, je pense, mais je suis encore un petit nouveau qui s'émerveille facilement. Les retours que j'ai été le plus soulagé d'entendre concernaient le rythme et l'intérêt du scénario. Je pense que ce que l'on doit absolument faire en tant qu'auteur est d'arriver à ce que les gens aient envie de tourner la prochaine page et de savoir ce qui va arriver après. Du moment que j'arrive à ça avec une proportion raisonnable des lecteurs, ça me va.

Qu'est-ce que ça fait de savoir que Winterbirth sera l'un des premiers romans à être publié par Orbit aux Etats-Unis ?

Je me trouve vraiment chanceux. Lorsque j'ai signé mon contrat avec Orbit en Angleterre, la filiale américaine n'existait pas encore. Et puis, entre le moment où j'ai soumis le manuscrit final et celui où il a été publié en Angleterre, on disait soudain « Nous avons décidé de nous implanter aux Etats-Unis, et on aimerait emmener Winterbirth avec nous ». C'est assez dur pour les nerfs également; il y a quelque chose de simultanément cool et vaguement intimidant à faire partie de ce lancement.

Si on vous donnait le choix, préféreriez-vous avoir un World Fantasy Award ou être best-seller du New-York Time ?

A ce point de ma carrière (je déboule tout juste des starting block), j'ai peur qu'il n'y ait pas photo : le best-seller. Son impact sur mes espoirs (et ceux de n'importe qui) de faire de l'écriture un choix de carrière serait bien plus significatif. Je n'espère cependant aucune de ces deux choses dans un future proche, je doute donc d'avoir un jour à peser le pour et le contre très soigneusement.

Qu'est-ce qui, à votre avis, fait votre force en tant qu'auteur/conteur ?

Je dirai que je suis raisonnablement bon lorsqu'il s'agit de donner un peu de texture aux personnages, pas mauvais à créer un certain sens du lieu et du contexte où se déroule l'action, et heureusement, je ne m'en suis pas trop mal sorti pour ce qui est de conserver un rythme et une direction à la narration. Les gens m'ont dit que j'étais assez bon pour ce qui est d'écrire la violence aussi, ce qui est sensé être un compliment j'imagine. Je suppose que c'est un travail où l'on est jamais complètement satisfait de ses propres efforts. Même si on pense qu'on a réussi à faire quelque chose de bien, on continue quand même de penser qu'on aurait pu mieux faire.

D'où vous est venue l'idée pour écrire Winterbirth et la trilogie ?

Si je remonte assez loin, je crois que cela remonte à l'époque où j'ai vu à la télé la désintégration de l'ancienne Yougoslavie au début des années 90. Tous ces gens s'entretuaient à cause de haines qui remontaient à des centaines d'années, et je me suis dis qu'il serait intéressant d'écrire une fiction en fantasy qui reconnaisse l'immense potentiel de destruction de l'histoire, et du nationalisme. Mais avant que quiconque comme à s'inquiéter que Winterbirth soit un lourd texte historique, je devrais dire que le livre qui a finalement émergé de tout cela ne se rapporte que de très loin à cette première source d'inspiration, on ne peut voir que de faibles traces de cette première idée là-dedans, je pense.

Avez-vous souhaité malmener ou briser quelques conventions du genre en particulier en écrivant Winterbirth et ses suites ?

Peut-être bien me jouer de quelques conventions, mais pas nécessairement les briser. Par exemple, j'étais un peu remonté contre ces héros de fantasy dont la seule fonction est d'incarner quelque ancienne prophétie ou autre, parce qu'il me semblait que ça laissait vraiment peu de place au libre arbitre et au choix, j'ai donc pensé faire une histoire où ce qui se rapproche le plus d'une prophétie serait plutôt du côté des méchants (bien que je ne pense pas vraiment qu'il y ait de méchants dans le livre, pour être honnête). Et puis, au lieu d'avoir un Seigneur des Ténèbres ou autre, je voulais que le personnage négatif clé émerge et change à mesure que l'histoire progresse.

Ceci dit, plus qu'un bricolage des conventions, je voulais avoir un ton et une texture qui ne soient pas trop communs dans le genre à l'époque : un peu plus grinçant, avec une pointe de réalisme, des personnages un brin plus sombres, ce genre de choses. Bien sûr, j'avais commencé à penser à une trilogie si longtemps avant que Winterbirth soit publié que les conventions avaient changé de toutes manières. Il y a beaucoup plus de brutalité et de personnages complexes, de moins en moins de Seigneurs Ténébreux stéréotypés ces temps-ci. Je parle de Georges RR Martin, de Steven Erikson - ils ont défini de nouvelles bases.

Les personnages finissent souvent par avoir une vie qui leur est propre. Lequel de vos personnages avez-vous trouvé le plus imprévisible à écrire ?

Je ne trouve pas mes personnages trop indomptables généralement. La plupart du temps, ils font ce que je leur dis - s'ils ne le font pas, je fais marche arrière et je les ré-écris pour les rendre plus conciliants. C'est le pouvoir quasi-divin d'un auteur ! Ceci dit, il y a quelques personnages (le Shadowhand et des Aeglyss me viennent à l'esprit) qui sont plus marrants à écrire que d'autres, et certains ont réussi à me manipuler pour que je leur donne plus d'importance que ce que j'avais prévu : il y en a un qui s'appelle Roaric et qui prendra sans doute plus de place que ce que je pensais, et Tara Jerain, la femme du Shadowhand, s'est imposée dans le second livre comme personnage narrateur pendant que je regardais ailleurs.

Pour des raisons évidentes, beaucoup d'auteurs ne se mêlent pas de religion. Pourtant, avec la Route Noire la religion prend une grande part dans le récit. Etait-ce un choix délibéré depuis le début ?

Oui et non, c'est plutôt une conséquence de mes choix initiaux qu'une véritable décision. Comme je l'ai dit, ma première idée était d'écrire sur le fait que l'histoire et le passé influencent les événements, plutôt que la religion spécifiquement. Assez tôt cependant, j'ai eu l'idée de bannir les dieux de mon monde imaginaire, et cela m'a mené au fait d'avoir une faction motivée par le désir de ramener les dieux. A peu près tous les choix que j'ai fait ont été imposés par l'histoire plutôt que par les thèmes, pour être honnête.

Même maintenant cependant, je ne suis pas vraiment sûr qu'il s'agisse de religion - les personnages ne le voient peut-être pas de cette manière, mais je suspecte que la Route Noire n'est pas tant motivée par un désir de ramener les dieux (qui peut dire s'il y a jamais eu des dieux d'ailleurs ?) que par l'envie généralisée de retrouver la notion d'une sorte d'âge d'or, il s'agit toujours de personnes concentrées sur les pertes et les injustices du passé, plutôt que sur les potentialités du présent et du futur.

Le fait que vous possédiez votre propre site web montre que l'interaction avec les fans est importante pour vous en tant qu'auteur. Comment trouvez-vous le fait d'avoir la chance d'interagir directement avec eux ?

C'est un véritable plaisir, en tant que nouveau venu, de découvrir le phénomène des sites web et de l'interaction. Je savais plus ou moins, avant d'être publié, qu'il y avait pas mal de trucs concernant le genre qui passaient pas Internet, mais cela m'a vraiment ouvert les yeux de voir à quel point la communauté est active et vivante. Je crois que tout cela a un potentiel fantastique, bien que je ne crois pas encore avoir trouvé comment utiliser cette technologie au mieux. J'ai fait un peu de blog, et une rubrique du site dans laquelle les lecteurs peuvent avoir un peu plus d'informations sur le background du monde des livres - heureusement ce n'est qu'un début.

Pensez-vous honnêtement que je le genre de la fiction spéculative sera un jour reconnu comme de la véritable littérature ? Pour dire la vérité, je pense qu'il n'y a jamais eu autant de livres de qualité que maintenant, et pourtant, il y a toujours aussi peu de respect (pour ne pas dire aucun) accordé au genre.

Est-ce que je pense que la fiction spéculative sera un jour considérée par les arbitres de la « haute » littérature comme étant sur le même plan que la fiction littéraire ? Non. Est-ce que je pense que ça a de l'importance ? Non, pas particulièrement. Comment beaucoup d'autres genres - en généralisant terriblement - la fiction spéculative tend à s'intéresser plus à des choses comme le scénario, la narration, la spéculation (évidemment), et même le succès commercial, que la plupart que la fiction classique. Une partie de la fiction littéraire me semble avoir abandonné les vieilles vertus qui consistaient à raconter une histoire excitante, dans laquelle on s'implique. Ceci dit, il y aura toujours une poignée de livres qui traversent les barrières et finissent par être largement reconnus et respectés - je suspecte que cela reste des one-shot, pas des séries. Il n'y a pas de moyen plus rapide pour s'aliéner les littéraires que d'écrire une trilogie fantasy. Pas de Prix Nobel pour moi, donc - hum.

Sur le long terme, qu'est-ce qui différenciera The Godless World des autres séries fantasy sur le marché ?

Ses chiffres de vente d'une hauteur sans précédent. Non, j'espère que les gens penseront que c'est une histoire emballante, bien racontée, et avec des personnages crédibles. Mais une caractéristique pour la différencier me vient à l'esprit : c'est, je le promets, seulement une trilogie. L'histoire a un début, un milieu et une fin fixes, il n'y aura donc pas de livre 4, 5, etc.

Avez-vous des projets après cette trilogie ?

Je ne suis pas à court d'idée, mais je n'ai pas de projet défini non plus. Mon contrat couvre simplement ces trois livres pour le moment. J'aimerai écrire plus de fantasy - je suis sûr que je deviendrai meilleur à cet exercice à mesure que je le pratiquerai.

Autre chose ?

Simplement vous remercier de m'avoir invité, et inviter tous ceux qui sont intéressés à jeter un oeil à www.brianruckley.com, et utiliser cette adresse pour faire tous les trucs d'interaction dont on parlait plus tôt, s'ils en ont envie.

Article originel par Patrick Saint-Denis, le 18 décembre 2006.