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Le Feu Monde

Pas de couverture

Résumé

Au cœur du Feu Monde, une guerre millénaire fait rage. Elle oppose Atome et Zéphyr, deux géants se disputant l'adoration des Hommes. Chacun peut choisir un Martyr qui portera sa marque et diffusera sa parole parmi les Hommes.
Métisse, une jeune soldat talentueuse bercée par les récits des héros mythiques, reçoit une nouvelle affectation auprès de la Cohorte, une unité de soldats d'élite menée par l'admirable Tikhomir. Elle découvre alors une troupe de guerriers fatigués, loin des visions romanesques. À leurs côtés, Métisse apprendra à questionner les hagiographies flamboyantes et, abandonnant ses rêves de gloire, révèlera un nouveau chemin qui permettra peut-être de mettre fin à la tragédie qui déchire son monde...

Caractéristiques

Type: BD
ISBN: 9782205205763

Chronique

Publié chez Dargaud dans la collection COMBO, Le Feu Monde porte, c'est le moins que l'on puisse dire, la marque de son auteur. Jason S. y signe en effet le scénario, le dessin et les couleurs, avec Yann Cavalier au storyboard, pour un volume qui approche les trois cents pages. Un format imposant, donc, qui annonce d'emblée une œuvre ambitieuse. Et pourtant, avant même d'entamer la lecture de ce "roman graphique", l’album peut prêter à confusion. Son dessin, très expressif, très anguleux, pourrait faire croire à un récit plus picaresque, peut-être pas forcément destiné à un lectorat adulte. Les premières planches dissipent vite cette impression.
Car Le Feu Monde ne cherche pas seulement à raconter une aventure au travers d'une succession de péripéties plus ou moins hautes en couleurs. Dès le départ donc, on comprend que Jason S. vise plus large. Il cherche à donner corps à un monde, avec son histoire, ses croyances, ses figures héroïques plus ou moins en bout de course, et la mémoire trouble qui les accompagne et leur pèse, aussi. L'intrigue en tant que telle marque moins au départ que l'impression d’ancienneté qui se dégage de l'ensemble, cette sensation de découvrir un pan d'un autre univers. Tout semble s'inscrire dans un passé déjà lourd de récits, de défaites, de légendes et de mythes. Le lecteur ne pénètre pas dans un décor, mais dans un imaginaire à part entière.
Le Feu Monde prend ainsi le temps de poser ses repères, ses rapports de domination, mais aussi tout ce qui les justifie ou les maquille. Les récits fondateurs, les héros d’hier, les croyances collectives ne servent pas simplement de toile de fond. Ils nourrissent le présent comme l'avenir, ils orientent les destins, tandis que l'auteur joue habilement de ces ressorts narratifs. À mesure que l'on avance, l'intérêt de la BD s'affiche aussi dans la meta-histoire. Si les "passages historiques"' signés Tancrède Livin, qui font la transition entre chaque chapitre, peuvent paraître quelque peu superflus, ce constat ne dure qu'un temps et la fin le démontre de façon éclatante. 
Ces choix donnent à l'album une ampleur qui ne vient pas que de son nombre de pages (d'autant qu'il se lit relativement vite). Il aurait pu en résulter un ensemble pesant, ou trop chargé, ce n'est pas le cas. S'il demande évidemment un minimum d’attention, rien de nébuleux pour autant. Il y a là en tout cas une volonté manifeste de construire quelque chose de plus vaste qu'une simple trajectoire héroïque.
Sur le plan graphique, l'album confirme également sa singularité. Le trait de Jason S possède une vraie personnalité. On peut ne pas adhérer immédiatement à cette esthétique, mais on aurait du mal à la qualifier d'insipide, y compris dans ses choix de couleurs, avec des chapitres aux ambiances très distinctes Surtout, elle ne se contente pas d’illustrer le récit. La mise en scène variée et vivante donne là encore du souffle à l'ensemble et accompagne bien cette impression de monde en perpétuelle friction. Le Feu Monde ne mise donc pas uniquement sur la beauté immédiate de ses images, mais sur leur capacité à soutenir une vision d’ensemble, une histoire moins classique que l'on pourrait le croire.
On la dit, contrairement à ce que pourrait, éventuellement, faire penser la 4e de couverture, l'album ne donne jamais le sentiment de suivre un cahier des charges. Il avance avec ses propres partis pris et son propre rythme, sa propre logique, cette façon de faire surgir le mythe au cœur même du récit et de jouer avec ce que cette notion comporte de trompe-l'œil .
En conclusion, la grande réussite de Le Feu Monde tient dans cette volonté de lier ensemble la légende et la mémoire à travers le destin de Métisse et de sa soif d'identité, à l'image d'une conclusion si ce n'est virtuose, du moins parfaitement maîtrisée, cruelle et touchante à la  fois. Tout n'est peut-être pas d'une évidence absolue (est-ce utile ?), et certains lecteurs resteront sans doute davantage sensibles à l’univers qu’à l’histoire elle-même. 
Voilà ce qui fait la valeur d’un album comme celui-ci : découvrir non pas une bande dessinée fantasy de plus, mais un imaginaire doté de sa propre voix.

Gillossen

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