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L'année 2026 des libraires : Critic, Etienne Vincent, à Rennes

Chaque année, nous donnons la parole à des librairies spécialisées en littérature de l’imaginaire pour dresser un bilan de l'année écoulée et esquisser les tendances à venir dans leurs rayons.
Et chaque année, nous les remercions pour leurs réponses qui nous aident à discerner l'évolution de notre petite monde !


Qu’est-ce qui a le mieux marché dans votre rayon en 2025 (sous-genres, formats) ?
Si tu m'excuses, je vais plutôt développer au cas par cas mes coups de cœur, car au final, ce que je constate, c'est que ce qui fonctionne au magasin, ce ne sont pas des tendances, mais les livres que nous défendons et mettons en avant.
Donc, mes coups de cœur en fantasy. Ils sont intervenus assez tard dans l'année pour ma part, soit parce que j'ai lu tardivement les nouveautés, pardon aux éditeurs, soit parce que les parutions furent tardives. Mais j'ai eu deux très gros coups de cœur qui relèvent du genre, avec La Dernière Tentation de Judas et Le Chant des Monstres. On peut considérer le premier comme de la fantasy urbaine, lecture vers laquelle j'allais à reculons du fait de l'imaginaire mobilisé, celui des Évangiles, mais c'est au final cette revisite érudite, sans complexe et déjantée qui m'a plu. Donc bravo à Philippe Battaglia, et à souligner la très belle année au global des éditions l'Atalante. Le Chant des Monstres est une production plus confidentielle puisqu'il s'agit de l'acte de naissance des éditions Bardd in Fabula, qui s'auto-distribuent et présentent un primo-auteur, Paul Hartzuri, qui m'a bluffé avec sa proposition très lovecraftienne. Six textes remarquablement écrits pour un fix-up au worldbuilding fascinant, particulièrement ténébreux mais qui par contraste permet de faire ressortir de véritables moments d'humanité. Un nom à retenir !
Après, évidemment, les meilleures ventes de la librairie concernent les titres des éditions Critic. Et si nous avons eu une année plutôt axée sur la science-fiction, nous avions à notre programme la déjà incontournable Eva Martin, qui poursuivait l'exploration de son œuvre de fantasy avec De l'or dans les mains, une crapule fantasy au verbe sémillant qui, après un Miska qui se concentrait sur une dimension politique, explore ici un peu plus le système de magie de son univers. Je retrouve chez elle quelques parentés avec Fabien Cerutti dans le traitement de ses personnages.
Hors livres des éditions Critic, ma dernière lecture de l'année s'est concentrée sur la série du Voleur de la Reine, aux éditions Monsieur Toussaint Louverture : ça se dévore avec délice, je commence à le défendre pas mal. Et sinon, parmi les titres que j'ai défendus et qui figurent parmi nos meilleures ventes, on peut citer pêle-mêle les conclusions des Cités Divines, de Noon et d'Ars Obscura, ou encore des choses comme Les Diables, La Guilde des queues de chat mort, La Guerre du Pavot, Six couronnes sauvages, etc. À relever aussi les jolies intégrales de La Maison des Jeux et du cycle de La Tour de Garde.
Pas de bouleversement parmi les tendances qui fonctionnent chez nous, nos éditions, nos coups de cœur, et je rajouterai la nouveauté, par conséquent plutôt du grand format. Ce serait presque notre faiblesse : si on ne lit pas et qu'on ne défend pas le titre, ça ne se vend que très peu. Même sur des titres que je pensais voir partir tout seuls comme l'inédit du Sorceleur, ce fut très poussif.

Qu’est-ce qui vous manque aujourd’hui en rayon, ou ce que vous aimeriez voir arriver davantage en 2026 ?
Je ne crois pas qu'il me manque quelque chose en rayon, j'aspire juste à voir arriver de bonnes lectures. Pour prendre la question dans le sens inverse, je préfère souligner ce dont j'ai eu trop : de multiples rééditions, parfois en triple exemplaire. Vraiment, overdose de Frankenstein et de Dracula par exemple. Trop d'événements tuent l'événement. À titre personnel, j'aspire essentiellement à de la création contemporaine, quel que soit le sous-genre, du moment qu'elle est qualitative.

Côté nouveautés : qu'attendez-vous niveau titres, et qu’est-ce qui vous inquiète le plus sur un plan plus général ?
Comme d'habitude, je suis bien embêté pour répondre à cette question, car j'ai rarement le nez au-delà des 2-3 mois à venir quant aux parutions. Alors je vais faire mon gars corporate, mais je crois sincèrement que les éditions Critic ont un très beau programme 2026, notamment en fantasy. En grand fan d'Olangar, j'ai hâte d'avoir entre les mains la fantasy historique de Clément Bouhélier avec L'Épée et le Glaive - La Guerre des Gaules. J'adore la période et j'adore le style de Clément Bouhélier, comme j'apprécie en général le fond. Mais avant ça, il y aura Tu ne sais rien de la guerre de Troie, de Victor Fleury, dont j'avais lu l'an dernier le début et qui m'avait vraiment accroché. J'ai toujours plaisir à lire Eva Martin, qui publiera une nouveauté en fin d'année dans un style plus proche de Pratchett. Mais surtout, j'ai été assez hypé par le pitch du prochain roman de Louise Roullier, Oceano Nox, que j'attends de pied ferme !
Hors éditions Critic, j'ai entendu beaucoup de bien de The Book of Love de Kelly Link, à voir si les 700 pages annoncées se lisent bien, mais ça a l'air très original. Je me permets de citer aussi Les Jardins du Temps d'Émilie Querbalec, qui a l'air à cheval entre fantasy et science-fiction et dont j'adore le travail. Toujours chez Albin Michel Imaginaire, j'ai coché la case Robert Jackson Bennett. Chez Denoël, je suis curieux du premier roman de Sébastien Juillard, dont j'ai beaucoup apprécié la novella dans l'excellentissime anthologie Derrière le Grillage. Je vais sinon m'attaquer prochainement à une parution à venir chez l'Atalante, avec Les Sœurs démentes d'Esi.
Est-ce qu'il y a quelque chose qui m'inquiète sur un plan plus général ? À titre personnel, à part lire des livres qui ne me plaisent pas, rien en particulier. J'espère surtout que les lecteurs seront au rendez-vous pour soutenir les maisons d'édition et les librairies indépendantes, pour lesquelles la conjoncture n'est pas très facile. Et j'espère un maximum de diversité éditoriale et une part belle à la création, voilà tout !

Avec un marché qui évolue très vite et se resserre, comment ont évolué les relations entre libraires et éditeurs ?
Ont-elles une raison d'évoluer ? Il y a des acteurs qu'on connaît et d'autres non. C'est toujours un plaisir d'en rencontrer de nouveau. J'ai par exemple été ravi de rencontrer un peu plus l'équipe De Saxus à l'occasion de la venue de Holly Race à la librairie. Après, avec d'autres, privilège d'être nous-mêmes éditeur, on se connaît depuis longtemps. Disons juste que j'ai un message à adresser : je reste curieux de ce qui se fait, même des choses dont je ne suis pas familier. Mes collègues et moi faisons notre possible pour lire un maximum de vos titres et défendre nos coups de cœur parmi vos catalogues respectifs, alors mea culpa si on passe à côté d'une de vos sorties, ne nous tapez pas dessus :)


Propos recueillis et mis en forme par Emmanuel Chastellière


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